Les objets ont inspiré quelques-unes des histoires d’amour les plus étranges de la littérature. Une statue, une mèche de cheveux, un gant ou un meuble peuvent devenir, sous la plume d’un écrivain, l’objet d’une passion entière. Cette page réunit les plus belles, en commençant par les plus anciennes.
Ces textes ne parlent pas tous de fétichisme au sens moderne. Ils en disent pourtant beaucoup sur la manière dont un objet peut porter le désir.
Pygmalion et sa statue
L’histoire fondatrice vient de l’Antiquité. Dans le livre X des Métamorphoses, Ovide raconte comment le sculpteur Pygmalion façonne une statue d’ivoire si parfaite qu’il en tombe amoureux. Il lui parle, la pare de bijoux, lui offre des cadeaux. Le jour de la fête de Vénus, il prie la déesse de lui donner une épouse semblable, et la statue s’anime à son retour.
Le mythe a donné son nom à l’agalmatophilie, l’attirance pour les statues. C’est aussi l’une des rares histoires de ce genre qui finissent bien.
La Chevelure, de Maupassant
Le récit le plus troublant est sans doute La Chevelure, une nouvelle de Guy de Maupassant parue dans le Gil Blas le 13 mai 1884, sous le pseudonyme de Maufrigneuse. Un collectionneur achète un meuble italien du XVIIe siècle et découvre dans l’un de ses tiroirs « une énorme natte de cheveux blonds, presque roux ».
Il en devient obsédé. La nouvelle suit la naissance de cette passion pour une femme disparue depuis des siècles, dont il ne reste que les cheveux. Pendant des semaines, il ne peut plus rester une heure sans la toucher. Il finit par croire que la morte revient le voir la nuit, puis emmène la natte partout avec lui, jusqu’au théâtre, comme une compagne. On la lui reprend, et on l’enferme.
Le récit s’ouvre d’ailleurs dans un asile, où le narrateur découvre l’homme interné, puis lit le journal qu’il a tenu. À la fin, le médecin lui montre la natte elle-même. Maupassant en fait une étude de l’obsession, plus qu’une histoire érotique, et c’est ce qui la rend si forte.
Olimpia, la poupée de L’Homme au sable
En 1816, l’écrivain allemand E. T. A. Hoffmann publie L’Homme au sable, l’un de ses contes fantastiques. L’étudiant Nathanaël y tombe amoureux d’Olimpia, la fille d’un professeur, qu’il observe depuis sa fenêtre avec une lunette. Au bal où elle paraît pour la première fois, il danse avec elle, admire son rythme parfait et ne s’arrête pas à la froideur de sa main.
Il lui lit ses poèmes pendant des heures. Elle ne répond jamais que par un soupir, et il prend ce silence pour de la compréhension. Le jour où il veut la demander en mariage, il découvre la vérité : Olimpia est un automate. La révélation le fait basculer dans la folie.
Le conte a inspiré le ballet Coppélia et un acte des Contes d’Hoffmann d’Offenbach. Il pose une question qui n’a pas pris une ride : peut-on aimer quelqu’un qui ne fait que renvoyer ce qu’on projette sur lui ?
L’Ève future, l’androïde de Villiers
Soixante-dix ans plus tard, en 1886, Villiers de L’Isle-Adam pousse l’idée plus loin dans L’Ève future. Un jeune lord anglais aime une femme d’une beauté parfaite, mais dont l’esprit le déçoit. L’inventeur Thomas Edison, devenu personnage de roman, lui propose de créer une copie artificielle de cette femme, avec son corps et sa voix, mais une âme à la hauteur de son rêve.
L’androïde s’appelle Hadaly. Le roman a popularisé le mot « andréide », et il est souvent cité comme l’un des ancêtres de la science-fiction sur les robots. Là encore, l’objet sert à corriger une personne réelle jugée imparfaite.
Des objets du quotidien
Le même ressort se retrouve dans des gestes très ordinaires, comme garder un gant ou un mouchoir parce qu’il porte la trace de quelqu’un. Le geste est proche de celui du fétichiste, qui investit un objet de la présence d’une autre personne.
Les chaussures ont même leur propre tradition, que l’on retrouve dans les plus belles histoires de fétichisme des pieds, avec Cendrillon et Le pied de Fanchette.
Les récits d’aujourd’hui
Ces récits littéraires ont des héritiers plus modestes. Le site publie des histoires d’amateurs qui racontent leur rapport à un objet, sur le ton du témoignage. Pour mieux comprendre ces attirances, la rubrique des objets fétichisés présente les plus fréquentes, comme les lunettes ou les poupées.
Ce que ces histoires ont en commun
Dans chacune, l’objet remplace une personne absente ou idéalisée. La statue de Pygmalion est une femme parfaite qui n’existe pas, la natte de Maupassant celle d’une morte. Olimpia et Hadaly sont des machines qui ne contredisent jamais. Je trouve que c’est là le vrai sujet de ces textes : moins l’objet que le manque qu’il vient combler.